Béni ou le Paradis privé

"Béni ou le Paradis privé"


Heureusement qu'il y avait le comité d'entreprise de mon père, sinon nous n'aurions jamais vu la couleur d'un jouet à la maison. Abboué avait horreur de ces objets qui coûtent une fortune, se cassent comme de rien et qui, en plus, n'apportent rien à l'intelligence des enfants. Chaque année, mes frères et moi nous faisions le forcing dans sa tête pour réclamer le droit au traitement de tous les autres enfants. Nous voulions un Noël à la maison. De temps en temps, il en avait marre de nos complaintes et il craquait. Il achetait des cadeaux à profusion : chemises, pantalons pour l'école et le dimanche, blouses, chaussures, et il enroulait tous ces présents dans du papier journal pour faire plus joli. Nous étions obligés de faire comme si nous étions heureux.
Mais ça pouvait pas aller comme ça tout le temps. J'étais le seul à la baraque à insister pour que les choses changent. C'était il y a trois ans. Un soir, en pleine période de préparation des fêtes de fin d'année, je suis rentré à la maison le cœur renversé. Je ne voulais pas rater Noël cette fois. J'allais dire chez moi qu'on pouvait très bien profiter de la fête des chrétiens même quand on est des Arabes. On pouvait faire semblant, ça ne coûtait rien et ça nous ferait plaisir à nous les enfants. J'ai déposé mon cartable à l'entrée et aussitôt je suis allé droit vers ma mère.
- Donne-moi cinquante francs ! j'ai ordonné.
- Quoi ?
- Donne-moi cinquante francs !
- Mais pour quoi faire une somme pareille ?
- Pour acheter un sapin.
- Un sapin ! elle a répété.
- Oui, un sapin de Noël. C'est pour décorer la maison, on mettra des guirlandes dessus, et pis des cadeaux par terre.
- Mais qu'est-ce que tu racontes ? Qu'est-ce que tu veux ? Je comprends rien du tout à ce que tu dis.
Elle avait l'air sincère. Moi je ne savais pas comment dire le mot « guirlande » en arabe, mais elle avait compris que je voulais acheter un sapin. Alors elle m'a dit d'attendre le retour du patron pour débattre de la question.
- J'ai toujours su que tu n'étais pas comme les autres, toi. Dès l'instant où tu es sorti de mon ventre, j'ai su.
Elle a dit cela sans aucune méchanceté mais sur un ton très mystérieux. Elle est retournée s'affairer dans la cuisine, et j'ai haussé le ton pour dire que cette année je ne le lâcherais pas, mon sapin.
- C'est toujours la même chose dans cette baraque, on fait jamais comme les autres ! C'est pas parce qu'on fait le Noël chez nous qu'on devient
des traîtres. On est pas obligé de mettre une crèche avec un petit Jésus dedans, bon Dieu !
- Qu'est-ce que tu veux que je te dise, mon fils, sur ces choses graves, tu sais bien que c'est pas moi qui décide, elle a fait sur un ton désolé.
Ça m'a coupé l'envie de la harceler plus longtemps.Et je me suis mis à attendre le retour de l'ogre qui ne me faisait plus peur du tout.
Il allait voir de quel bois je me chauffais.
Je n'ai pas sorti un seul cahier de mon cartable.
On avait plein de devoirs à faire pour le lendemain, mais j'avais décidé de prendre en otage mon travail à l'école en échange d'un sapin de Noël.
J'étais dans la chambre quand j'ai entendu la clef dans la serrure. C'était lui. Il a déposé son sac et son manteau dans le couloir avant de rentrer dans la chambre pour enlever son pull qui lui tenait trop chaud. Je l'ai salué normalement comme si de rien n'était. Il m'a dit : « Salam ouar likhoum. Qu'est-ce que tu fais ? T es déjà rentré de l'école ? T'as fait tes devoirs ? » Tout ça en même temps. J'ai répondu oui pour tout. En enlevant son pull, il a retenu les feuilles de papier journal qu'il plaquait contre sa poitrine les jours de froid, quand il roulait en mobylette. Il les pliait
soigneusement pour le lendemain, quand je lui ai lancé mes mots :
- Prête-moi cinquante francs !
Il a continué de s'occuper de lui comme si je n'avais pas ouvert la bouche. J'ai reformulé ma demande et j'ai ajouté :
- C'est pour acheter à Suma un sapin de Noël. Dieu te le rendra.
Après un long silence, il m'a fait répéter, le malin.
Il croyait que j'allais dire autre chose mais j'ai tenu bon. Il est sorti de la chambre pour aller faire un brin de toilette dans la salle de bains. Je l'ai suivi.
- J'veux un sapin de Noël cette année !
Sans me regarder, il m'a adressé un signe de la main pour que je m'écarte de lui. Très sec. Puis il a ouvert le robinet d'eau et a commencé à se laver en disant une prière à Allah. Après quoi il m'a dit comme tout le monde que cette fête n'était pas pour les Arabes... mais je l'ai coupé pour lui faire part de mes arguments. Il n'a rien écouté du tout.
- Il faudra que tu attendes d'être sous ton toit et d'avoir des poils pour faire entrer un sapin de Noël à la maison. Tant que je serai là je jure sur Allah que jamais nous ne deviendrons catholiques !
Il avait la haine contre les arbres de la forêt.
Je me suis dit : Bon ! verra bien qui rira le dernier. Je n'étais donc pas assez grand pour fêter Noël en toute dignité et pour avoir une maison à moi tout seul, alors j'ai ravalé ma rogne et je l'ai mise dans un petit tiroir pour le grand jour de la vengeance.
J'ai en plus tiré un trait sur les devoirs pour commencer la punition.
Pendant ce temps, mes frères et sœurs riaient bien de ma témérité inconsciente. Ils auraient bien aimé voir installé près de la télé un majestueux sapin de Noël avec des lumières clignotantes, mais aucun n'osait lever le petit doigt pour réclamer. C'est toujours moi qui ouvrais la bouche et recevais les avis contraires d'Abboué dans les fesses ou sur la figure.
Ce soir-là, pour l'enrager je suis allé m'asseoir sur une chaise et j'ai commencé à chanter à voix haute :
Mon beau sapin Roi des forêts Que j'aime ta verdure.
Quand vient l'hiver...
Tous les regards me fuyaient.
Extrait de Béni ou le Paradis privé,
Azouz Begag, Seuil

Вопросы:
1. Pour quelles raisons Abboué ne veut-il pas acheter de jouets aux enfants ?
2. Les enfants sont contents lorsqu'il leur fait des cadeaux.
    □ vrai
    □ fauf
3. Le narrateur souhaite fêter Noël
    □ a. pour mieux s'intégrer dans la culture française.
    □ b. pour le plaisir de la fête.
    □ c. pour des raisons religieuses.
4. Comment sa mère réagit-elle à sa demande ?
5. Comment interprète-t-il cette réaction ?
6. Qu'est-ce que la mère pense de son fils de manière générale ?
7. Comment le narrateur décide-t-il de se venger du refus de ses parents ?
8. Comment le père se protège-t-il du froid ? Pourquoi est-ce nécessaire?
9. Quel stratagème le père utilise-t-il avant de répondre à son fils ?
10. Comment justifie-il son refus ?
11. Qu'est-ce que son accord impliquerait pour lui-même?
12. Comment le fils manifeste-t-il sa rébellion ? (2 réponses)
13. Le narrateur peut-il compter sur le soutien de ses frères et soeurs ? Justifiez votre réponse.
14. Pourquoi les enfants ont-ils quelques jouets à la maison ?
15 . Quelle langue le narrateur parle-t-il avec sa mère ? Comment le savez-vous ?
16. Comment pouvez-vous caractériser l'attitude du narrateur avec sa mère dans cet extrait ? Relevez les formes et les mots qui vous semblent révélateurs de cette attitude.
17. Relevez les deux mots utilisés par le narrateur pour parler du père et expliquez-les. Quelle image du père donnent-ils ?
18. Comment le père montre-t-il son autorité, physiquement et verbalement ?
Категория: avancé | Добавил: Admin2 (12.06.2014)
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